“Pierre Boulez au Louvre” : 21 commentaires

Les lecteurs du blog savent que nos posts sont parmi le plus - et surtout le mieux ! - commentés de la blogosphère parisienne de l’art contemporain. À de bien rares exceptions près, toutes les prises de position sont signées du vrai nom de l’auteur. Peu importe que les opinions exprimées aillent ou non dans le sens du post, du moment qu’elles sont bien pensées et bien écrites, elles passeront toujours.

Si j’ai choisi ce post pour écrire sur les commentateurs et leur travail essentiel, c’est parce que les vingt-et-un textes qui sont venus compléter, démolir, enrichir le mien sont d’une qualité exceptionnelle. C’est le post le mieux commenté depuis que ce blog existe et, sur soixante-dix post publiés depuis janvier 2008, aucun ne peut se comparer à lui. Merci à : Gilda Guégamian, Marina Kaména, Corine Girieud, Henry de Montebello, Gilles Chambon, Jean-Yves Mesguich, Maxime Coupez et Christian Berst d’avoir réalisé le post que vous êtes en train de lire !

Voici (dans l’ordre chronologique) quelques paragraphes lumineux parmi ces commentaires remarquables :

La destination finale d’une partition lors d’un concert est d’être jouée et non juste lue en public. c’est du même ordre que de voir un stradivarius poussiéreux dans un musée, il faut l’entendre vivre et chanter. Jean-Yves Mesguich

Je ne suis pas d’accord avec M. Mesguich : la calligraphie n’est-elle pas du dessin - bien que destinée à être lue ?! Henry de Montebello

La question des mises en parallèle de l’art pictural et de la musique n’est pas évidente, et malgré la grande culture, l’aura médiatique, et le talent de Pierre Boulez, je rejoins M. Mesguisch : voir des partitions en face de croquis préparatoires d’œuvres picturales pose le problème même de la valeur de l’analogie : dans un cas, même s’il y a « calligraphie », il y a un code d’écriture qui empêche la lecture (et donc la compréhension) à un non musicien ; dans l’autre, il y a au contraire un travail direct sur la forme dessinée, appréhendable par tous, les défauts de compréhension toujours possibles de l’œuvre ou du fragment se limitant aux inconnus du sens (dénotations et connotations) et non du signe (déchiffrement). Gilles Chambon

Je ne peux que rejoindre votre très belle analyse. Forcer le rapprochement entre des dessins et des partitions est pour le moins risqué. Et cela nécessite un raffinement intellectuel incompatible avec la sensibilité et l’émotion esthétique. Maxime Coupez

Les essais depuis Kupka en passant par Klee et d’autres ont montré qu’il y a entre ces deux médium des analogies mais les passerelles sont des impasses. Des musiciens peintres comme Schonberg! Quand à l’écriture comme structure plastique, l’art Brut en donne de nombreux exemples, A Walla, A Wölfli, voir le musée d’art brut de Lausane ou celui de l’Aracine à Vilneuve d’Ascq. En allant jusqu’aux lettristes : Cortot, Jephan de villiers, Villeglé… Alors l’écriture devenant plastique perd ses sens premiers pour en acquérir d’autres. Jean-Yves Mesguich

C’est la question essentielle: où se situe l’art et où commence et s’arrête le dessin? Paule de Vigneral

La page d’ecriture du compositeur a la charge emotive de la creativite en marche. On parle d’emotion. C’est aussi le cas des manuscrits d’ecrivains, chaque rature ou correction demultiplie l’emotion ressentie. Est-ce que ce sont des dessins? Marina Kaména

Si l’on considère qu’une partition est “écriture” de la musique, si l’on considère que l’écriture est le dessin du “signifié” (se reporter à ce sujet au pictogramme sumérien ou au hiéroglyphe égyptien), la stylisation de ce dessin originel est-elle encore dessin ? Au-delà d’un apparent syllogisme, j’ose affirmer que oui. En revanche, la seule question que je considère comme ouverte est “ce dessin relève t-il de l’art ?”. (…) L’être pensant et l’être sensible sont de même nature ; ils sont esclave de la même chimie. Raffinement intellectuel et sensibilité esthétique ne s’opposent en rien mais, au contraire, sont consubstantiels. Christian Berst

Parfois, c’est grâce à un certain “raffinement intellectuel” que naît “la sensibilité et l’émotion esthétique”. Corine Girieud

Je suis moi-même incapable d’apprécier la subtilité du parallèle entre les partitions de Boulez et les dessins préparatoires de Brancusi car je ne connais rien au solfège ni à la composition musicale. Cela ne me parle pas. Comment, dans ces conditions, voulez-vous que ce rapprochement suscite en moi une quelconque émotion artistique? Maxime Coupez

Vous semblez postuler (la suite de votre post le confirme) que l’activité mentale et physique sont “déconnectées”, étanches en quelque sorte l’une par rapport à l’autre. L’une relevant de la pensée “pure”, l’autre du domaine de l’instinct et de la pulsion.
Je ne vous surprendrai pas en vous disant que je n’y crois pas une seconde. La pensée, comme le sexe (pour employer ce raccourci) sont affaire, je le répète, de “chimie”. L’activité cérébrale régit l’un comme l’autre. La notion d’intellect opposée à la sphère physique ou sensuelle est, je le crains, une vision dichotomique héritée du passée.
Christian Berst

Pourtant, nous sommes en permanence contraints par cette hiérarchisation des cultures. Depuis cet échange autour de l’exposition Boulez jusqu’aux choix du Blog du Dessin contemporain. Sans cela, qu’est-ce qui empêcherait ce blog d’accepter des planches originales de bandes dessinées, de films d’animation ou d’illustrations, dont la qualité mais aussi le talent de leurs créateurs ne font aucun doute ? Corine Girieud

Merci pour ce dialogue intense ! …cela m’a donné envie de me replonger dans les écrits de Shitao (citrouille amère), dont je ne peux m’empecher de partager avec vous ces quelques lignes…
“La peinture émane de l’intellect: qu’il s’agisse de la beauté des monts, fleuves, personnages et choses, ou qu’il s’agisse de l’essence du caractère des oiseaux, des bêtes, des herbes et des arbres, ou qu’il s’agisse des mesures et proportions des viviers, des pavillons, des édifices et des esplanades, on n’en pourra pénétrer les raisons ni épuiser les aspects variés, si en fin de compte on ne possède cette mesure immense de l’Unique Trait de Pinceau”.
Gilda Guégamian

SLM@D0010.ORG

Commentaires

9 Réponses à ““Pierre Boulez au Louvre” : 21 commentaires”

  1. Aude de Kerros le 22 novembre, 2008 11:09

    Souvenez vous de cette pièce de Ionesco: “La cantatrice chauve” où il était question du “baccalauréat total”. J’ai l’impression que l’on rejoue la pièce au Louvre avec Boulez en cantarice… Il se veut “artiste total” et tous les Inspecteurs de la création chantent en coeur: “Il est total! Il est total!”. L’apothéose!
    La cantatrice nous parlait du présent en images, on percevait sans mal la métaphore dans les années soixante (la piéce fut jouée pendant 30 ans rue de la Huchette avec un égal succès) Aujourd’hui la pensée totalitaire est si normale que l’on ne comprendrait sans doute plus le sens de cette pièce…On la rejoue au Louvre, mais plus pour en rire!

  2. aken le 22 novembre, 2008 16:44

    Le totalitaire s’appuie sur l’ignorance. Cette ignorance est entretenue par une pensée magique, la croyance que l’enseignement des arts est un frein à l’épanouissement de l’individu. Conclusion, la plus extrême confusion règne dans ce domaine. Bref, ne nous étonnons pas que cela entraîne un malaise profond. Certains proposent légitimement de retourner dans le liquide amniotique. Faire enfin ce merveilleux syncrétisme des arts, cette idée post-romantique n’a pas fini de nourrir l’imagination des hommes. Mais comment cela serait-il possible ? Serait-ce ceux qui ont contribué à détruire progressivement les fondements de ce paradis désormais perdu qui vont nous enseigner comment y retourner ?

  3. Olivier Wavermans le 23 novembre, 2008 12:19

    La partition fait partie du processus de création du compositeur, c’est indéniable. Mais si un dessin préparatoire nous en dit plus sur une peinture ou un peintre, qu’est ce qu’une partition peut nous dire de plus sur une musique ou un musicien ?

    Je rejoins certains commentateurs lorsqu’ils évoquent l’hermétisme des partions, que la compréhension des partitions échappe à ceux qui ne lisent pas la musique. Je connais le solfège et ces partitions me parlent, mais elles ne me disent rien de plus que ce qui est dans la musique. Est ce qu’une partition peut nous en dire plus sur le corpus mythique et symbolique d’un artiste ? Ou alors une partition ne servirait-elle qu’a communiquer entre musiciens ?

    Un dessinateur, un peintre, un sculpteur nous en dit toujours plus sur son œuvre avec des dessins.
    Un écrivain, un poète nous en dit toujours plus sur son œuvre avec ses écrits originaux.
    Le musicien est-il enfermé dans un hermétisme lié à son écriture ?

    Je n’en suis pas sur. Prenons exemple sur la musique classique du XXème siècle. Observons de plus près des artistes comme Jim Morrison, Franck Zappa, Kurt Cobain, entre autres. Regardons le corpus qu’ils ont créé autour de leur écriture musicale. Par l’écrit et le dessin ils façonnent leur œuvre musicale. Cela passe par la création de mythologies personnelles et dans les traces graphiques qu’ils nous ont laissés. Je vous invite à regarder les manuscrits originaux des chansons de Kurt Cobain qui sont à la fois écriture, dessin et calligraphie.

    J’aurai pu citer de nombreux autres musiciens qui peuvent nous rendre compte de leur écriture musicale sans pour autant nous montrer de partitions. L’incompréhension que l’on peut ressentir face aux partitions (et à la musique) de Pierre Boulez repose-t-elle dans sa pratique froidement théorique de la musique ? Ce qui sous entendrait que ce n’est pas simplement un problème de langage qui nous empêche de ressentir quelque émotion face à ces partions.

  4. S L M le 23 novembre, 2008 15:29

    Aude de Kerros nous rappelle “La cantatrice Chauve” et le “baccalauréat total” - pour arriver à l’artiste total…

    “Aken” (merci de signer avec votre vrai nom), en se demandant “Serait-ce ceux qui ont contribué à détruire progressivement les fondements de ce paradis désormais perdu qui vont nous enseigner comment y retourner ?” semble s’éloigner du sujet premier de notre conversation - mais la question de l’enseignement traditionnel de l’art, son rôle, sa fonction trouveront inévitablement un jour leur place dans notre blog.

    Olivier Wavermans attaque le sujet en parlant des partitions de grands musiciens non-conventionnels américains comme Jim Morrison, Franck Zappa et Kurt Cobain. Les mettre à côté de Boulez ne peut que rendre la réflexion plus riche, plus ouverte.
    Puis, avec un parfait esprit de synthèse, pose, en trois temps, la question qui semble être une avancée significative de notre sujet :
    “Un dessinateur, un peintre, un sculpteur nous en dit toujours plus sur son œuvre avec des dessins.
    Un écrivain, un poète nous en dit toujours plus sur son œuvre avec ses écrits originaux.
    Le musicien est-il enfermé dans un hermétisme lié à son écriture ?”.

  5. Aude de Kerros le 23 novembre, 2008 16:39

    Tout cela découle d’une grande confusion sémantique causée par la dé-définition du mot “art”.
    Tout peut être de l’art à condition qu’un musée ou une galerie en décide ainsi et en France, grâce à nos commissaires et inspecteurs de la création. ( En URSS, ces fonctionnaires là portaient le nom “d’ingénieurs des âmes”, c’est plus poétique mais cela signifie la même chose) Mais je me réjouis infiniment car nous assistons à un fait tout à fait nouveau: Nous parlons enfin d’art entre nous et échangeons enfin des opinions extrêmement diverses et même opposées. Le débat tant attendu est là! Internet à l’inconvénient de nous voler la présence réele de chacun et l’avantage de nous laisser finir nos phrases.
    Nous reprenons la parole après 40 ans. Le moment est historique.
    Pour en revenir à Boulez…Qui sait? La postérité ne retiendra peut être de cet artiste que le “concept”: Ses partitions seront accrochées au mur d’un un Musée et l’on dira de lui qu’il était avant tout un artiste “d’art contemporain”.

  6. gilda g le 24 novembre, 2008 13:27

    “ingénieur des âmes” est un terme créé par Staline , il désignait ainsi les écrivains de l’AgitProp censés « rééduquer » l’être humain pour construire le communisme…
    Quand aux commissaires… il y avait à l’époque les “commissaires du peuple” ou “commissaires rouges” (krasnyie komisary ou narodnye komisary) … de lointoins cousins…

  7. S L M le 24 novembre, 2008 13:59

    Ah, les “narodnye komisary” : ces chers commissaires du peuple… Remarquez, Chagall l’a bien était aussi… à la culture.

  8. gilda g le 24 novembre, 2008 15:22

    Chagall l’a été…oui, et Malevitch aussi …

  9. corine.girieud@D0010.org le 25 novembre, 2008 11:00

    Je ne saisis pas le sens de cette phrase lancée par “Aken” (…) : “Cette ignorance est entretenue par une pensée magique, la croyance que l’enseignement des arts est un frein à l’épanouissement de l’individu.” Etes-vous en train de nous dire qu’il existe un endroit où l’on pense que plus les individus sont instruits et sensibles aux arts dans leurs diversités, et moins ces mêmes individus sont épanouis ?
    Si votre réponse est affirmative, je crois qu’un nouveau débat va s’installer sur ce blog !!

Ecrire un commentaire: